Projets impactant les espèces protégées : ce qu’il faut savoir sur la dérogation « espèces »
- Coralie Daven

- 31 janv.
- 3 min de lecture
Les projets d’aménagement peuvent parfois interférer avec la présence d’espèces protégées sur leur périmètre. Lorsqu’un risque significatif est identifié malgré les mesures de précaution, une autorisation spéciale, appelée “dérogation espèces protégées”, devient alors obligatoire.
Ces dernières années, la jurisprudence administrative, en particulier celle du Conseil d’État a précisé les contours de cette procédure souvent perçue comme complexe par les porteurs de projets. Décryptage des critères, des décisions récentes et des implications pratiques.
Quand une dérogation est-elle requise ?
L’article L. 411-2 du Code de l’environnement interdit de porter atteinte aux espèces protégées. Toutefois, une dérogation peut être accordée à titre exceptionnel, sous réserve du respect de trois conditions cumulatives, désormais bien encadrées :
Absence d’alternative satisfaisante ;
Maintien des espèces dans un état de conservation favorable ;
Justification par un motif légal, dont la raison impérative d’intérêt public majeur (RIIPM), particulièrement exigeante à démontrer.
Selon le Conseil d’État (avis du 9 décembre 2022, n° 463563), une dérogation est nécessaire dès lors que le risque résiduel pour les espèces est suffisamment caractérisé, même après la mise en œuvre de mesures d’évitement ou de réduction. En revanche, si ces mesures permettent de ramener l’impact à un niveau négligeable, aucune dérogation n’est exigée.
Important : seules les mesures d’évitement et de réduction sont prises en compte pour évaluer la nécessité d’une dérogation. Les mesures compensatoires, qui interviennent après coup, ne sont pas considérées à ce stade.
État de conservation : une analyse fine, espèce par espèce
Dans un arrêt du 24 novembre 2025 (n° 495513), le Conseil d’État rappelle que l’autorité administrative doit :
D’une part, évaluer la santé des populations concernées dans leur aire de répartition naturelle,
D’autre part, analyser si les impacts prévisibles du projet (après évitement et réduction) sont susceptibles de compromettre cet équilibre.
Dans l’affaire jugée (projet de parc éolien en mer), le Conseil d’État considère que les atteintes résiduelles ne remettaient pas en cause le bon état de conservation des espèces protégées, tout en soulignant que certaines mesures de compensation envisagées pourraient même produire des effets positifs sur certaines espèces d’oiseaux marins.
Absence de solution alternative : un contrôle strict, mais contextualisé
Dans une autre décision récente (21 novembre 2025, n° 495622), le Conseil d’État revient sur la première condition clé : l’absence de solution satisfaisante.
Il précise que l’analyse ne se limite pas à une simple comparaison technique. Il faut tenir compte :
Des besoins à satisfaire (ex. continuité de circulation, sécurité),
Des ressources mobilisables,
Et des objectifs poursuivis par le projet.
Dans cette affaire, les juges du fond avaient annulé l’autorisation environnementale au motif qu’une reconstruction du pont existant aurait pu suffire. Le Conseil d’État censure cette décision, considérant que cette alternative ne permettait pas de répondre aux impératifs de sécurité ni au maintien de la circulation pendant les travaux, contrairement au projet initial.
À retenir : les trois conditions à analyser avec rigueur
Condition | Ce que dit la jurisprudence |
1. Pas d’alternative | Aucune solution moins dommageable ne doit permettre d’atteindre les objectifs du projet avec les moyens disponibles |
2. État de conservation | Le projet ne doit pas porter atteinte à la viabilité des espèces concernées à l’échelle de leur territoire naturel |
3. Motif légal | Un des cinq motifs de dérogation doit être démontré, dont la fameuse RIIPM (Raison Impérative d’Intérêt Public Majeur) |
Implications pratiques pour les porteurs de projets
Anticipez : identifiez dès l’étude d’impact la présence d’espèces protégées et les mesures d’évitement envisageables.
Documentez chaque étape : les mesures de réduction doivent être solides, justifiées et actualisées.
N’intégrez pas les mesures compensatoires dans l’analyse du risque résiduel : elles interviennent uniquement après le franchissement du seuil de déclenchement de la dérogation.
Préparez soigneusement la justification du motif d’intérêt public majeur, en évitant toute approximation : le juge y est particulièrement attentif.
📚 Références clés :
CE, 9 déc. 2022, n° 463563
CE, 10 oct. 2025, n° 495136
CE, 21 nov. 2025, n° 495622
CE, 24 nov. 2025, n° 495513


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